Hausse de 1625$ sur cinq ans, hausse de la participation des étudiants de 12,7% à 16,9% au coût de leur formation, baisse de la proportion du budget consacré à l’éducation de 28,6% (1992-1993) à 23% (2010-2011)… Rien n’est si clair et si simple qu’un chiffre.
Ce que nous disent les étudiants
La valse des dollars nous hypnotiserait-elle au point de détourner notre attention d’enjeux plus graves, qui ne concernent pas seulement les moyens d’accéder à l’éducation supérieure, mais aussi les fins de cette éducation? Politiciens, experts et chroniqueurs voudraient réduire le combat et l’engagement des étudiants à un débat comptable sur le financement de l’éducation supérieure. Or celui-ci dépasse le cadre économique et touche la dimension philosophique et sociale de l’école actuelle. « Un peuple instruit jamais ne sera vaincu! », « Pour une éducation émancipatrice », ces slogans, scandés par la foule des manifestants ou inscrits sur leurs bannières, rappellent haut et fort que leur regard critique ne s’arrête pas à l’horizon des gros sous. Ils ne réclament pas seulement une maigre bonification des prêts et bourses, ils défendent la vision d’une autre école !
Lorsque les hérauts du dégel des droits de scolarité ressassent que les étudiants doivent payer leur « juste part », être « socialement responsables », ils omettent de mentionner que cette conception de la « justice sociale » est soutenue par une idéologie, qui réorganise nos écoles selon une logique d’entreprise, dont les maîtres-mots sont performance, palmarès, taux de réussite, de placement, branding institutionnel, commandites de diplômes par des corporations, etc. Des centaines de milliers de jeunes Québécois non seulement descendent dans les rues pour résister au gouvernement Charest mais luttent contre cette marchandisation du savoir, cette dérive antiscolaire de l’éducation.
Skholè
Leur grève illimitée n’est donc pas une tactique pour fuir les classes, elle nous ramène à la vocation véritable de l’école et nous remémore le sens de son étymologie, skholè en grec. Pour les Anciens, la skholè englobait l’étude, la politique, les arts. Elle désignait ce moment où l’homme cesse de travailler pour sa seule subsistance et prend le temps pour travailler à sa liberté. Il conquiert ainsi un répit, qui n’est ni un luxe, ni un divertissement, mais l’affirmation de sa capacité à penser et transformer le monde.
Ce rappel historique souligne à quel point l’école d’aujourd’hui se met toujours davantage au service de son antithèse, puisqu’elle se donne pour mission principale de bien insérer sa « clientèle » dans le marché du travail. Dans cette ère de la gestion économique généralisée à tous les secteurs de la vie, la hiérarchie des temporalités a été inversée : le temps libre de l’école se soumet aux impératifs du temps de la production.
Principes
C’est pourquoi nous souhaitons, dans le cadre de cet appel aux citoyens, affirmer certains principes, piliers d’une école digne de ce nom. Nous sommes pour une école :
- qui offre des perspectives sur ce qu’est l’existence humaine, en tant que quête individuelle et collective, des perspectives autres que le salariat, la consommation de loisirs et la retraite à 67 ans;
- qui amène à entrer en relation avec les savoirs passés et présents dans le but de s’élever, de façonner sa singularité, au lieu de promouvoir la réussite scolaire, selon le principe : plus ma moyenne de notes est haute, plus j’ai un diplôme prestigieux et un gros salaire;
- dans laquelle il ne s’agit plus, par conséquent, de conquérir la meilleure place dans la société, mais de conquérir tous ensemble des pouvoirs pour penser et construire une société plus égalitaire et libre, une économie plus juste, écologique et coopérative;
- qui encourage donc les élèves à participer aux débats sociaux et politiques, et non à s’enfermer dans une spécialité ou une profession : une infirmière ou un ouvrier spécialisé en matériaux composites a aussi en charge de prendre soin, de bâtir ou de réinventer notre monde commun;
- qui offre la possibilité à l’élève de s’enraciner dans la langue, l’Histoire, la culture manuelle, intellectuelle et artistique de sa communauté, afin de contrecarrer l’uniformisation des cultures et des comportements dans la mondialisation industrielle, l’acculturation qui, au nom d’une pseudo-ouverture sur le monde, impose, par exemple, l’anglais aux HEC;
- qui est consciente des nouvelles luttes qu’elle a à mener contre ces formes de déracinement, mais aussi contre la dévalorisation du savoir au profit d’un pragmatisme réducteur ou contre la monopolisation de l’attention par la propagande publicitaire et les industries du divertissement.
Appel civique
Il faudrait redéfinir la notion de « décrochage scolaire ». On l’emploie pour désigner ces jeunes déserteurs qui ont complètement perdu le goût et la joie d’apprendre. Mais ne serait-ce pas plutôt le ministère de l’Éducation qui a « décroché » ? Il abandonne peu à peu la vocation originelle de l’école : ouvrir les savoirs à tous, combattre les forces qui maintiennent le peuple dans l’ignorance. Il multiplie les réformes budgétaires ou pédagogiques à courte vue pour raccrocher l’école aux wagons de l’économie néolibérale, avide de bénéfices immédiats et imposant sa logique consumériste.
Il est hors de question que nous laissions l’école aux mains des experts en statistique, marketing et gestion d’entreprise. Il faut nous responsabiliser ! Cette urgence de répondre à l’appel des étudiants en grève, de répondre de l’avenir de l’école, ne concerne pas les seul-e-s professeur-e-s, elle incombe à tous les citoyen-ne-s !
La manifestation historique du 22 mars ne doit pas rester lettre morte. La volonté collective des étudiants, cet acte démocratique, ne doit pas être bafouée par une répression injustifiée.
Ensemble, œuvrons dès maintenant pour cette autre école !
Ensemble levons-nous pour définir le Québec de demain : responsable et humaniste! Nous demandons donc un moratoire sur la hausse des droits de scolarité et la tenue d’États généraux de l’éducation supérieure (universités), et ce, sans tarder !
Adresse de la pétition en ligne :
https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-2801/index.html
Signatures :
Alexis Vaillancourt, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Julien Orselli, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Nathalie Prud’Homme, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Normand Baillargeon, professeur à l’Université du Québec à Montréal
Alexandre Lefebvre, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Mylène Benoît, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Sarah Baillargeon, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Stéphane Thellen, professeur au cégep du Vieux Montréal
Jacques Pelletier, professeur à l’Université du Québec à Montréal
Anne-Marie Le Saux, professeure au Collège de Maisonneuve
Chantale Savard, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Gamine Gagnon, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Claude Morin, citoyen
Sophie Trahan, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Luc Vaillancourt, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi
Geneviève Lafrance, professeure à l’Université du Québec à Montréal
Martin Petitclerc, professeur à l’Université du Québec à Montréal
Claire Fortier, professeure au Collège Édouard-Montpetit
Benoît Guilmain, professeur au Collège Édouard-Montpetit
Annik-Corona Ouellette, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Jean-François Fortier, professeur au cégep de Sherbrooke
Christiane Dion, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Andrée-Anne Samson, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Geneviève Brunet, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Brigitte Roy, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Marie Carrière, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Louis-Alexandre Saumur, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Josée Veilleux, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Jean-François Quirion, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Marie-Ève Dubé, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Nathalie Larose, professeure au cégep de Saint-Jérôme
François Guénette, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Mariève Desjardins, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Karine Fortin, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Carine Tremblay, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Julie Blanchette, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Marie-Lise Lajoie, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Anne-Marie Charland, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Dominique Choquette, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Charles-Étienne Gill, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Jacques Beaudry, professeur au cégep de Saint-Jérôme
Mélissa Major, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Mélanie Plourde, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Nancy Desjardins, professeure au cégep de Saint-Jérôme
Élyse Dupras, professeure au cégep de Saint-Jérôme