Victoire, vraiment? En lisant le texte de Jean-François Lisée1, j’ai l’impression que l’on essaie de me convaincre que j’ai gagné. Un peu comme à Victoriaville, vendredi soir, le mot s’est soudain mis à courir que le Congrès avait été annulé : nous avions gagné, nous pouvions rentrer chez nous… Et les Libéraux, pendant ce temps, continuaient tranquillement leur congrès pendant que les gaz se dissipaient.
Il doit y avoir quelque chose que je n’ai pas compris dans cette entente dont nous sommes encore en train de digérer les détails en ce dimanche matin. Forcément, sinon il n’y aurait pas de raison pour que je ne partage pas le discours soulagé des porte-paroles des associations étudiantes sans parler bien sûr de celui de Line Beauchamp, qui semble déjà sceller la tombe de douze semaines de grève. Eux, sans doute, auront déjà compris mieux que moi comment une augmentation à terme de 1675$ de frais de scolarité par année pourrait bien être absorbée par la seule régression de frais afférents qui ne représentent en moyenne que la moitié de cette somme. Ils sauront m’expliquer, j’en suis certaine, comment un comité composé de seulement quatre représentants des étudiants et quatre des milieux syndicaux, mais de six recteurs et quatre membres nommés par le gouvernement2, peut prétendre imposer un autre modèle de gestion que celui qui semble être la norme non seulement dans nos universités, mais dans les sociétés d’État et les entreprises privées.
Mais tout ça n’est que broutilles. Car nous voilà encore en train d’observer le problème et sa prétendue solution sous la lorgnette que nous tend notre bon gouvernement. Une lorgnette dont le pourtour s’arrête de façon opportune au cadre de nos institutions d’enseignement et, plus précisément, de ses livres de comptabilité. Exit le choix de société, la redistribution des richesses et tous les dérapages comptables du gouvernement Charest : la mauvaise gestion n’est plus désormais que le problème des recteurs. Pratique. Exit le Plan Nord et la collusion donc, la contribution financière ridicule des grandes entreprises et le rapide passage d’une imposition progressive à une tarification uniforme. D’accord, nous dit-on, il y a peut-être un problème dans l’allocation des ressources, le système est peut-être à revoir… Leur système : celui des recteurs qui se paient des billets d’avions à 9000$ et reçoivent des primes de départ faramineuses. Pas celui des directeurs de sociétés d’État qui reçoivent les mêmes primes. Surtout pas celui où des hommes d’affaires bien nantis peuvent exercer leur influence sur un gouvernement qui saura ensuite leur consentir des avantages que devront payer ceux que nos ministres ne reçoivent jamais à déjeuner…
Mais de tout cela, inutile de parler désormais. Après les manifs bien cadrées que l’on voulait nous voir respecter (oui-oui, vous avez le droit de manifester… là-bas, à telle heure, et pas trop fort), on nous a trouvé un autre carré de sable où canaliser notre grogne. On nous prépare aujourd’hui un gentil comité au mandat bien défini dans lequel, minoritaires, nous pourrons aller jouer pendant quelque temps, bâtir un ou deux châteaux fragiles et miniatures dont très bientôt plus personne ne voudra entendre parler de toutes façons. Pendant ce temps, les maîtres de la Cité pourront dormir en paix, à nouveau. La redistribution de la richesse? Oui-oui, redistribuez-vous votre petit pécule entre vous autres, entre étudiants et recteurs… Nous, on a tout le reste de la province à siphonner.
Edith Brunette
Artiste visuelle
2 Le Conseil provisoire est composé des personnes suivantes : 6 recteurs ou leurs représentants, désignés par la CREPUQ ; 4 représentants étudiants, désignés respectivement par la FEUQ, la FECQ, l’ASSE et la TACEQ ; 4 représentants du milieu syndical, désignés respectivement par la CSN, la CSQ, la FTQ et la FQPPU ; 2 représentants des milieux d’affaires, désignés par la ministre ;1 représentant des cégeps, désigné par la Fédération des cégeps ; 1 représentant du MELS, désigné par la ministre ; Le président, désigné par la ministre. (Extrait du texte de l’entente.)