Stéphane Chalifour -Professeur, Département de sciences humaines, Collège Lionel-Groulx
Délibérément placé au cœur d’une stratégie électorale jugée efficace, le culte de l’ordre a pris, à la faveur d’une crise nourrie par l’arrogance, des proportions démesurées éclipsant ainsi des enjeux de gouvernance beaucoup plus fondamentaux. Manifestement incapable de faire campagne sur un bilan à la fois mince et controversé, Jean Charest, même s’il s’en défend, a préféré capitaliser sur les excès attribués, sans distinction aucune, au vaste mouvement de contestation des politiques de son gouvernement. Tel un médium clairvoyant, c’est à travers lui que s’exprimerait une entité spectrale sans réelle consistance sociologique, mais dont la présence est néanmoins sentie. Aux dires de notre Premier ministre, le silence proverbial de la majorité des Québécois cacherait une peur révulsive de la violence et de l’anarchie comme si, sans jamais avoir connu l’épreuve de la guerre, le Québec était cette fois au bord d’un gouffre frôlant le chaos. Ignorance feinte ou réelle de l’histoire, il vaut la peine de situer le choix du parti libéral en matière de lutte électorale et de propagande à la lumière de réflexions qui ont fait école. À cet égard, deux points de vue complémentaires permettent ici de prendre toute la mesure des sophismes sur lesquels le gouvernement sortant semble vouloir asseoir sa réélection. Le premier renvoie à la philosophie politique, le second à la tradition sociologique.
Dans le portrait remarquable qu’il esquissait des sociétés démocratiques à venir après un séjour aux États-Unis, un des plus brillants esprits du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville nous explique que l’une des caractéristiques les plus distinctives de ce type de société est leur intolérance à toutes formes de transgression du caractère pacifique et non violent des normes qui régissent les rapports entre les individus. En effet, les démocraties libérales en raison du principe de légitimité qui les fonde ont substitué la négociation à l’affrontement armé; les règles de droit ayant pour finalité de préserver l’unité consensuelle et relative émanant du contrat social tout en préservant chacun, en vertu même de ce dernier, contre l’arbitraire du Léviathan. Il en découle toute une série d’institutions politiques, d’instances juridiques et de mécanismes procéduriers propres à réguler les tensions dans les limites fixées par les lois de sorte que les conflits puissent se résoudre sans recourir à la force et la puissance des armes. Sur le plan de la culture politique, cela explique les prédispositions de «l’homme démocratique» et l’importance du conformisme de masse au sein des sociétés contemporaines. L’un des paradoxes étudiés par Tocqueville renvoie ainsi au constat que plus un phénomène désagréable se fait rare, plus ses manifestations résiduelles sont jugées insoutenables. Installés dans le confort douillet et tranquille de leur foyer, bon nombre de citoyens vivent en effet dans un état de sécurité qui les rend sans doute vulnérables à certains discours qu’amplifient des images si étrangères à eux-mêmes qu’ils en appellent à des interventions musclées. Lire la suite