Lettre ouverte à la ministre de l’Éducation du Québec, Mme Line Beauchamp

Mme la ministre,

La présente lettre vise à vous demander de négocier, réellement, avec les représentants du mouvement. La situation n’allant pas en s’améliorant, force est de constater qu’il serait grandement temps de considérer la situation différemment et d’envisager d’autres options afin de régler le différend qui oppose votre gouvernement au mouvement étudiant.

Si vous le voulez bien, reculons un peu dans le temps et ramenons-nous au début de l’hiver 2012. A ce moment, tous comprendront que, comme ministre, vous deviez afficher clairement vos couleurs quant à la hausse des droits de scolarité : celle-ci se fera et les étudiants auront à payer, durant les cinq prochaines années, un montant de 325$ par année. A terme, cela représente 1 625$ de plus par an. Cette hausse avait été annoncée lors du budget 2011-2012 et entrera en vigueur à compter de l’automne 2012[1]. Il était normal, en début d’hiver, de faire clairement connaître vos intentions. C’était une simple question de rapport de force.

Depuis la mi-février 2012, un mouvement de grève s’est amorcé au sein des CEGEP et des universités. A la mi-mars, il atteignait 200 000 étudiants et, au moment d’écrire ces lignes, il se situe à environ 172 000 étudiants[2]. Lors de la manifestation nationale du 22 mars, 300 000 étudiants étaient en grève (ou en levée de cours pour une journée) et un total de 200 000 personnes[3], dont une majorité d’étudiants, ont marché dans les rues de Montréal afin de faire connaître leur mécontentement face à la décision de votre gouvernement d’hausser les droits de scolarité. Devant votre refus de négocier réellement, le mouvement étudiant a entrepris des actions de perturbation économique. En exprimant ainsi sa déception, le mouvement étudiant   « met de la pression » sur le gouvernement, ce qui est, aussi, une question de rapport de force.

Je formulerais deux hypothèses quant aux raisons qui vous amènent à ne pas vouloir entamer une réelle négociation avec le mouvement étudiant : vous souhaitez que la grève s’essouffle et que les étudiants retournent en classe ou vous espérez que le mouvement étudiant se « pende » lui-même et qu’il crée des situations dans lesquelles il perdra totalement l’appui de l’opinion publique.

Cette attitude attentiste était adéquate un peu plus tôt cet hiver : pour consolider votre position, et le pouvoir que vous confère votre fonction de ministre de l’Éducation, vous deviez vous montrer intraitable et ferme. Alors que les étudiants de certains établissements scolaires sont en grève depuis sept, huit, voire même neuf semaines, cette position n’est plus de mise.[4]

Si on évalue froidement et objectivement l’ampleur du mouvement étudiant, on constate que celui-ci est assez stable. Certaines écoles, départements, facultés, cegeps retournent en classe alors que d’autres s’ajoutent. Cela est un signe d’un mouvement qui dure dans le temps et qui fait preuve d’une grande persévérance.

Comme ministre, vous avez une responsabilité quant à la « bonne marche de la société ». Poser des gestes législatifs ou administratifs en ce sens est le premier rôle d’un député et l’est d’autant plus pour un ministre. Dans votre cas, en termes financiers, vous êtes responsable de la seconde mission sociale en importance de l’État, soit celle de l’Éducation. Actuellement, plusieurs raisons militent en faveur d’une ouverture, de votre part, à un dialogue sans conditions préalables avec les étudiants :

  1. Comme ministre de l’Éducation, vous avez une responsabilité envers les étudiants, notamment en ce qui concerne leur réussite éducative. À moins que vous n’en décidiez autrement, le Règlement sur le régime d’études collégiales stipule qu’une session doit inclure 82 jours d’enseignement et d’évaluation[5]. De son côté, la convention collective des enseignants prévoit qu’ils ont droit à 60 jours de vacances durant l’été[6]. Ainsi, si le mouvement de grève se prolonge, cela signifiera que la session d’hiver 2012 se terminera à la fin du mois de juin (ou, dans les pires des cas, au mois d’août) et que celle de l’automne 2012 ne pourra débuter vers la mi-août (comme à l’habitude) mais en septembre. En tenant compte du fait que le calendrier scolaire compte 15 semaines de cours… cela amènerait la fin de la session au-delà du congé des Fêtes. Le fait de reporter ainsi les évaluations finales risquerait d’avoir un impact très important sur la réussite des étudiants. En bout de ligne, ce sont les directions d’établissements qui devront prendre des décisions, souvent difficiles, afin de remodeler leur calendrier scolaire. Et ce sont les enseignants qui devront jongler avec le contenu de leurs cours et de leurs évaluations afin de limiter les impacts négatifs qu’auront report des évaluations. Pourtant, comme ministre de l’Éducation, vous êtes la première personne imputable quant à la bonne marche du système de l’Éducation et de la réussite des étudiants.

 

  1. Votre rôle de ministre vous confère, aussi, des responsabilités face à la société. À court terme, la situation actuelle risque d’avoir des impacts pour plusieurs entreprises dans le domaine touristique. Déjà, au début de la semaine du 26 mars, des entreprises touristiques et des chambres de commerce sonnaient l’alarme et se demandaient comment elles pourraient ouvrir leurs portes et desservir leur clientèle au début de l’été, si les étudiants sont toujours à l’école[7], [8]. Lors du dernier budget déposé par votre collègue, M. Raymond Bachand, « Faire rayonner nos attraits touristiques » constituait l’une des priorités retenues par l’État. À cet effet, le gouvernement : « […] prévoit des mesures qui permettront des investissements de près de 465M$ sur cinq ans dans ce secteur névralgique. »[9]. Par simple cohérence envers ces investissements, il serait donc essentiel que les étudiants puissent être disponibles afin de travailler dans les entreprises touristiques cet été.

 

  1. L’annulation de la session en cours constituerait une catastrophe (et je pèse mes mots) pour certains secteurs cruciaux de la société québécoise. En 1995 ou 1996, le gouvernement du Parti Québécois avait laissé quelques cegeps fermer, temporairement, leur programme de soins infirmiers car les finissantes ne réussissaient pas à se trouver un emploi. Un peu plus tard, dans la foulée du virage ambulatoire, une vague d’infirmière est partie à la retraite… et l’absence de finissantes en soins infirmiers s’est fait cruellement ressentir lorsqu’il a été temps de remplacer celles qui quittaient. Plus de 15 ans plus tard, on ressent toujours les effets de cette mauvaise décision administrative et politique. J’imagine les « gros yeux » que vous feront le président du Collège des médecins, celle de l’Ordre des infirmières ou de l’Ordre de la physiothérapie… lorsqu’ils apprendront qu’ils devront se passer d’une cohorte de finissants, que ce soit cette année ou dans les années à venir, car les étudiants ont fait la grève et que vous n’avez pas voulu négocier réellement avec eux. Comme ministre de l’Éducation, vous portez cette responsabilité de vous assurer que les Québécois(e)s puissent compter, en temps voulu, sur les professionnels dont ils ont besoin.

 

  1. Un peu plus tôt, je disais que l’une des hypothèses qui pourrait expliquer votre attitude attentiste dans l’actuel différend avec les étudiants était que vous espéreriez, peut-être, que les étudiants aillent trop loin dans leurs actions de perturbation économique et sociale et qu’ils perdent totalement l’appui de la population. Les activités de perturbation menées par les étudiants comportent une large part de risque. Bien que la majorité des étudiants le fasse de façon pacifique et pour « les bonnes raisons », de telles actions constituent des terreaux fertiles pour certaines personnes ayant des intentions moins nobles que l’accessibilité aux études post-secondaires. Le risque de dérapage est donc assez élevé. Certains exemples récents (ex : saccage de votre bureau de circonscription[10], menaces adressées à vous-même et à votre collègue, M. Jean-Marc Fournier[11], affrontements avec les policiers…) démontrent que la tension augmente. Dans un tel contexte d’autres gestes inappropriés de ce genre risquent, malheureusement, de se produire. Comme vous avez une grande préoccupation pour la sécurité de toute la population, il serait donc impératif que vous agissiez, dans les plus brefs délais, afin d’éviter ces dérapages, notamment les confrontations avec les services de police.  Comme ministre, vous avez la responsabilité, je dirais même, dans ce cas-ci, l’obligation, d’agir avant l’apparition de conséquences importantes pour les personnes impliquées. C’est une simple protection de l’ordre public et de protection des individus qui composent notre société.

 

Dans un article publié dans le Journal de Québec du 28 mars 2012, vous disiez que vous ne pouviez vous asseoir avec les représentants du mouvement étudiant car ceux-ci, en compagnie des syndicats des enseignants, ont claqué la porte des consultations que vous avez tenues il y a un an[12], [13]. Rappelons que cette consultation portait sur les principes qui devaient guider une hausse des droits de scolarité, alors que les étudiants et les enseignants souhaitaient discuter du bien-fondé de cette hausse. Par respect pour les contribuables, vous dites que vous ne pouvez négocier avec les étudiants car les autres acteurs ne seront plus assis autour de la table. Votre souci de respect pour les contribuables québécois est noble… mais je crois que les étudiants sont les premiers touchés par une hausse des droits de scolarité. Il est donc tout-à-fait légitime de discuter avec eux afin d’en arriver à une entente négociée.

 

Mme la ministre, je ne suis assurément pas le premier (ni le dernier) à vous demander de bien vouloir reconsidérer votre position et d’entamer des négociations, sans conditions préalables, avec tous les représentants du mouvement étudiant. Ces derniers jours, les grandes associations étudiantes se sont montrées ouvertes à négocier avec vous[14]. Comme je me suis appliqué à le démontrer tout au long de cette lettre, vous avez la responsabilité et la légitimité de le faire. Poursuivre dans la ligne actuelle, c’est-à-dire en laissant le soin aux tribunaux, aux policiers et aux directions d’établissements le soin de « réparer les pots cassés » en raison de votre inaction ne constitue plus une option viable. De plus, ce n’est pas en ordonnant aux étudiants à retourner en classe, aux enseignants à retourner donner leurs cours ou aux directions d’établissement à tout mettre en œuvre pour que les cours se donnent que le conflit se réglera. Après neuf semaines de grève, plusieurs manifestations tenues un peu partout en province et un bon nombre d’actions de perturbation économique et sociale, il est temps qu’une vraie négociation, portant sur le fond du problème, soit les droits de scolarité, ait lieu.

 

Je vous souhaite bonne chance pour la suite

 

Christian Guillemette, Lac-Humqui

L’auteur est travailleur social et travaille dans le domaine de l’éducation.

 

 



[1]  Ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport du Québec, Combien ça vous coûtera? [en ligne] http://www.droits descolarite.com/fr/combien.php (page consultée le 29 mars 2012)

[2]  CLASSE, Liste des mandats de grève générale illimitée en ligne http://www.bloquonslahausse.com/ (page consultée le 13 avril 2012)

[3] Lisa-Marie GERVAIS, Le Devoir, « 200 000 fois « entendez-nous! » », 24 mars 2012 en ligne http://www.ledevoir. com/societe/education/345740/200-000-fois-entendez-nous (page consultée le 29 mars 2012)

[4]  Quelques exemples d’associations étudiantes en grève depuis plusieurs semaines (source : op. cit. (CLASSE)) :

  • depuis neuf semaines, ex : étudiants en arts, en sciences humaines et en sciences politiques de l’UQAM; étudiants en cinéma, sociologie et anthropologie de l’Université Laval, étudiants du CEGEP du Vieux-Montréal;
  • depuis huit semaines, ex : étudiants en littérature et langue moderne ainsi que les étudiants en service social de l’Université de Montréal, étudiants en sciences de l’UQAM, étudiants des CEGEP de Valleyfield, Saint-Laurent, Marie-Victorin et Maisonneuve;
  • depuis six semaines, ex : étudiants de l’UQAR, étudiants en design industriel et design d’intérieur et en éducation de l’Université de Montréal; étudiants des CEGEP Lionel-Groulx, Édouard-Montpetit, André-Laurendeau, de Drummondville, Saint-Félicien, la Gaspésie les Iles – Campus des Îles-de-la-Madeleine.

 

[5]  Éditeur officiel du Québec, Règlement sur le régime d’études collégiales, Québec, Ministère de l’Éducation, du Loisirs et du Sport en ligne http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge .php? type=2&file=//C_29/C29R4.htm (page consultée le 29 mars 2012). Voir l’article 18 : Le collège doit organiser, durant la période débutant le 1er juillet d’une année et se terminant le 30 juin de l’année suivante, au moins 2 sessions comportant chacune un minimum de 82 jours consacrés aux cours et à l’évaluation.

[6]  FEC-CSQ, Convention collective des enseignants de CEGEPs en ligne http://fec.csq.qc.net/fileadmin/user_upload/FEC/Relations/conventioncollective_fec2010-2015.pdf (page consultée le 29 mars 2012). Voir articles :

8-2.01 L’enseignante ou l’enseignant a droit à une période de vacances rémunérées selon les modalités suivantes :

a) l’enseignante ou l’enseignant à temps complet a droit à deux (2) mois de vacances rémunérées si elle ou il a été disponible au sens de la convention collective pendant dix (10) mois;

b) l’enseignante ou l’enseignant à temps partiel a droit, à titre de vacances rémunérées, à une partie des deux (2) mois au prorata de son équivalent temps complet calculé selon la clause 8-4.08;

8-2.04 (Modalités de prise des vacances) : Généralement, entre le 15 juin et le 1er septembre, à l’exclusion du 24 juin (Fête nationale), l’enseignante ou l’enseignant régulier a droit à une période de vacances rémunérées.

[7] A ce propos, lire et écouter le reportage préparé par des journalistes de Rouge FM et Astral Média.

Philippe-Rodrigue Comeau et Claude-Olivier FAGNAN, Répercussions de la grève étudiante sur le tourisme, 26 mars 2012 en ligne http://amqui.rougefm.ca/Nouvelles.aspx?articleID=212963 (page consultée le 29 mars 2012)

[8]  Philippe Teisceira-Lessard, La Presse, « Grève étudiante: les entreprises craignent de manquer de main-d’œuvre », 27 mars 2012 [en ligne] http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education /201203/27/01-4509705-greve-etudiante-les-entreprises-craignent-de-manquer-de-maindoeuvre.php?utm_categorieinterne= trafficdrivers&utm_ contenuinterne=cyberpresse_vous_suggere_4509660_article_POS4 (page consultée le 13 avril 2012)

[9]  Raymond BACHAND, Pour une économie forte: Budget 2012-2013: Budget en un coup d’œil, Québec, Ministère des finances, 2012 [en ligne] http://www.budget.finances.gouv.qc.ca/Budget/2012-2013/fr/documents/CoupOeil. pdf  (page consultée le 13 avril 2012)

[10]  LA PRESSE CANADIENNE, Le Devoir, « Saccage du bureau de la ministre Line Beauchamp ce matin », 13 avril 2012,  [en ligne] http://www.ledevoir.com/societe/education/347334/saccage-du-bureau-de-la-ministre-line-beauchamp-ce-matin (page consultée le 16 avril 2012)

[11]  LA PRESSE CANADIENNE, Radio-Canada, «Menaces contre les ministres Beauchamp et Fournier », 12 avril 2012 [en ligne]  http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/04/12/006-quebec-menaces-ministres.shtml (page consultée le 16 avril 2012)

[12]  LA PRESSE CANADIENNE, Le Devoir, « Les syndiqués et les associations étudiantes claquent la porte », 6 décembre 2010 [en ligne] http://www.ledevoir.com/societe/education/312478/education-les-syndiques-et-les-associations-etudiantes-claquent-la-porte (page consultée le 16 avril 2012)

[13]  Sarah-Maude LEFEBVRE, Journal de Québec, «  Ils ne peuvent pas tout avoir  », 27 mars 2012 [en ligne] http://www.journaldequebec.com/2012/03/27/ils-ne-peuvent-pas-tout-avoir (page consultée le 13 avril 2012)

[14]  LA PRESSE CANADIENNE, Le Devoir, « La CLASSE est prête à discuter de gestion des universités avec Beauchamp », 16 avril 2012 [en ligne] http://www.ledevoir.com/societe /education/347530/la-classe-est-prete-a-discuter-de-la-gestion-des-universites-avec-beauchamp (page consultée le 16 avril 2012)

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