Pas une journée ne passe sans qu’un joyeux drille ou un triste sire ne nous signale sur les tribunes journalistiques qu’ayant en son temps payé pour ses propres études, il n’est pas question qu’il paie aujourd’hui pour les enfants des autres.
Se trouve-t-il vraiment, au Québec, des gens sérieusement convaincus qu’ils peuvent vivre, et même simplement survivre, seuls ? Allons jusqu’à leur prêter une descendance nombreuse, qui leur soit et demeure à vie pleinement inféodée : compte-t-elle pour autant à la fois le cancérologue, l’urologue et le chirurgien cardiaque dont ils risquent fort d’avoir besoin un jour, la poignée d’infirmières et d’aides-soignants qui devront les torcher et leur faire ingérer leur manger-mou pendant quelques années, et ainsi de suite jusqu’à la tralée de cols bleus paresseux et autres fonctionnaires incompétents (pardon pour ces pléonasmes !) sans lesquels ils ne sauraient déjà aujourd’hui se débarrasser de leurs ordures, sortir de leur banc de neige ni soulager leurs nerfs ?
Ils ont inévitablement besoin de tous ceux-là et de bien d’autres, qui sont et seront – eh oui ! – des « enfants des autres ».
Mais pour former et placer tous ces indispensables pions sur l’échiquier de notre course au confort et au bonheur, il y a un coût : l’éducation coûte cher, on ne cesse de nous le rappeler. Si le concept de « juste part » a un sens, si la notion d’« utilisateur-payeur » en a parfois un aussi, alors sortez le cash, bonnes gens : c’est bien à vous de payer pour les études de votre future dentiste ou pharmacienne ! Et si ce n’est la vôtre, ce sera celle de votre mère ou celle de vos enfants…
Comment ? Ce n’est ni juste, ni équitable, puisque les étudiants d’aujourd’hui vont à terme gagner beaucoup ?
Admettons l’argument : oui, la plupart auront, diplôme en poche, de meilleures perspectives salariales. Mais notons d’abord qu’il s’énonce au futur. Ces montagnes d’argent ne sont pas encore dans les poches des étudiants d’aujourd’hui. Comment dès lors exiger de les y trouver maintenant ?
Restons cependant dans le futur. Celles et ceux qui, s’étant instruits, se seront enrichis paieront en conséquence plus d’impôts que les autres, contribuant à leur tour à l’hydre que semble être à vos yeux la société. À moins, bien sûr, qu’un gouvernement absurde n’en décide autrement et que les riches, grâce à lui, fassent moins leur « juste part » que les pauvres et la classe dite moyenne…
Mais encore, selon vous, notre future dentiste s’opèrera-t-elle elle-même ? Le riche cardiologue traitera-t-il lui-même son cancer de la vessie ou les hoquets informatisés de sa Jaguar ? Non, bien sûr : tout comme vous, ils auront besoin de tous les « enfants des autres » et paieront pour leur formation.
Vous qui vous y refusez, alors que vous exigerez demain, comme aujourd’hui, les meilleurs soins comme si ceux-ci vous étaient dus, vous qui jugez nos étudiants frivoles alors que vous vous comportez en enfant-roi, songez que les autres et leurs enfants ne vous doivent rien que vous ne leur deviez également.
Marc Thédrel
Gilles Vigneault
Professeurs de philosophie
Collège de Rosemont