Injection létale d’injonctions légales – Autopsie de la démocratie

Là où l’on reconnaissait, il y a peu, que la démocratie était le pire des systèmes à l’exception de tous les autres, nous voici désormais, ô paradoxe, tous expropriés de la Cité par la grâce des individus qui souhaitent personnellement s’en détacher. Ainsi, pour préserver des droits strictement individuels, traite-t-on la société à coups d’injonctions qui opèrent comme autant de saignées : un peu moins de collectif, un peu moins de solidarité, un peu moins de perspectives communes et un peu moins d’avenir, sinon pour les métastases du je-me-moi.

Si une décision prise à la majorité dans une assemblée démocratique peut être battue en brèche et tout simplement éliminée par une injonction au motif d’un préjudice individuel allégué (et possiblement bien réel, ce qui ne change rien au propos), quel crédit faut-il au juste accorder à quelque résultat d’élection que ce soit ? Si une majorité de voix ne signifie plus rien, quel gouvernement osera affirmer la légitimité de ses deux mains sur le volant ? «Je n’ai pas voté pour monsieur C. et son parti. Trop souvent, les décisions de son gouvernement contreviennent à mes valeurs, à mes principes. Elles m’écartent de ce que je reconnais comme étant le bonheur et conséquemment nuisent objectivement à mes intérêts. Mes droits individuels sont donc lésés.» Une injonction s’impose !

C’est sans parler de ceux que des voix minoritaires auront portés au pouvoir.

 

L’ordonnance qui, au  Collège de Rosemont, force la tenue des seuls sept cours d’une étudiante pour préserver ses droits individuels ne repose que sur l’argument d’intérêts personnels que l’on souhaite défendre : pas de retard dans un cursus universitaire, pas d’impact négatif sur un emploi d’été.

Ce faisant, cette ordonnance nuit gravement aux intérêts – et donc aux droits individuels – des centaines d’étudiantes et d’étudiants qui, dans l’établissement, ont voté pour la grève, en introduisant une incohérence dans leur éducation : on leur demande de se développer comme citoyens et comme personnes tout en leur montrant que ces deux objectifs sont incompatibles.

Que dire des intérêts – et donc des droits individuels – des sept enseignants et de tous les membres du corps professoral, à qui le Ministère de l’éducation, du loisir et du sport demande explicitement de veiller à cette éducation des personnes et des citoyens, mais qui sont placés par la juge Marie-Anne Paquette dans l’impossibilité de le faire ?

À l’évidence il n’est pas d’autre issue : dans ce monde disjoncté, des demandes d’injonctions contre les demandes d’injonction s’imposent. Lorsque la Cité commune aura ainsi implosé, à nous l’état de nature ! Mais de grâce, avant que nous sombrions dans un monde d’enfants sauvages devenus grands, que chacun retourne à ses forêts réfléchir au bois dont il est fait.[ii]

 

 

Marc Thédrel

Gilles Vigneault

Professeurs de philosophie

Collège de Rosemont

 



[i]     Ce texte a été rédigé en tout respect de l’énoncé suivant, dont nous confessons cependant ne pas avoir su le décoder avec certitude :

l’exercice de la liberté d’expression compatible avec la présente ordonnance ne constitue […] pas un empêchement, en tout ou en partie au sens du présent paragraphe;

[Ordonnance émise le 13 avril 2012 quant à l'exécution de l’injonction

déposée par Justine Lavoie, étudiante au Collège de Rosemont]

 

[ii]        Cette pente fatale a été dévalée ce 18 avril 2012 par un esprit gravement affecté par l’actualité politique et sociale du Québec. Toute injonction future contre des personnes ou des événements ressemblant ou ayant ressemblé ne sera donc peut-être pas le fruit du hasard.

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