Il ne m’est rien arrivé hier
Mais j’ai vu la colère des gens, je l’ai entendue gronder jusque dans mon ventre
Quand ils descendaient dans notre direction, échevelés de courage, leurs pas martelant leurs slogans
Il ne m’est rien arrivé hier.
nous nous tenions tranquilles, bavardions, un peu inquiets, l’oreille tendue,
répétions nous aussi nos slogans et pourtant presqu’à l’affût
La rumeur tout près ne nous disait rien qui vaille
Le chaos à deux pas faisait son œuvre
Il ne m’est rien arrivé hier.
Mais quelques éclats de verre ont suffi à donner l’alerte
Quelques pierres ont suffi à sonner la charge
Et je ne suis pas folle, non, j’ai bien vu quelques uns d’entre nous s’écarter de la mince ligne qui nous sépare du chaos et des hommes.
J’ai bien vu des bouquets de jeunes se réfugier sous nos drapeaux
Je ne suis pas folle, non
J’ai bien senti le regard de mes compagnes, de mes compagnons,
incertains, incrédules, l’odeur aigre de panique s’infiltrant parmi nous
En étions-nous vraiment là?
Pendant ce temps, toujours, la rumeur confuse,
toujours, l’hélico obsédant, toujours le chaos
Puis la voix d’un homme robot dans le mégaphone et le bruit sec des grenades
on nous exhorte à quitter les lieux
Il ne m’est rien arrivé hier,
mes caramades et moi, nous nous sommes dispersés
Et je ne suis pas folle, non, mais derrière, tout près derrière,
il y avait la guerre.
Je ne suis pas folle, non,
J’ai couru,
J’ai bien vu ma compagne pleurer de honte, de peur, de rage.
J’ai bien vu dans les yeux de mes camarades comme un silence lourd.
Nous n’avions plus de mots.
Et pendant ce temps, il riait, lui et on l’a vu:
le Roi est Nu désormais et plus que jamais.
Plus que jamais, sa cupidité un peu plus éclatante.
Son arrogance portée comme un flambeau.
Et je ne suis pas folle, non,
Mais la colère, comme un volcan, est montée en moi.
Anne Marie Miller
Enseignante, Techniques de travail social
Cégep du Vieux-Montréal